Ce blogue se veut une façon informelle de savoir ce que vous pensez des grands et des petits enjeux qui touchent les femmes. J’aimerais vous lire, vous comprendre, me nourrir de vos réflexions pour faire avancer les choses.
Patrouille de nuit dans Hochelaga-Maisonneuve
Le Conseil du statut de la femme va bientôt publier un avis fouillé sur la prostitution. Sachant cela, Carole Poirier, députée d’Hochelaga-Maisonneuve, m’a proposé d’aller voir de plus près la difficile réalité dans sa circonscription. Nous avons passé une partie de la nuit à ratisser le quartier en compagnie du sergent du SPVM Steve Fortin. Ici, le visage de la prostitution n’a rien à voir avec l’image un peu idyllique que certains véhiculent. Peut-on vraiment parler de la prostitution comme d’un « choix de vie », comme d’un « travail comme un autre » après avoir rencontré les femmes prostituées de ce quartier défavorisé de l’est de Montréal? Impossible.
Impossible, car la soixantaine de femmes prostituées qui arpentent les trottoirs, sont aussi, règle générale, des femmes sous l’emprise de la drogue, très abîmées par leur consommation de crack. En quelques années, ces toxicomanes deviennent extrêmement maigres, cernées, défaites, infectées par des MTS, prêtes à tout pour obtenir 20 dollars d’un client, le prix d’une fellation.
Scène 1 : un appartement enfumé transformé en piquerie. S’y trouvaient : 3 femmes et 3 hommes, visiblement drogués, écrasés dans de vieux sofas. La pipe à crack bien en vue. Et un présumé client de prostituée, qui sortait du lot par sa tenue plus soignée. Au fond de la pièce, des tiroirs pleins de condoms, gracieuseté d’un organisme de réduction des méfaits. Les policiers ont fait déguerpir le client. Ils visitent régulièrement ces appartements ouverts à tous vents, et viennent en aide aux toxicomanes s’ils constatent des cas de surdose.
Scène 2 : interception d’un automobiliste qui vient d’embarquer une jeune femme prostituée. Les clients viennent souvent d’assez loin, de la Rive-Sud notamment. Impassible, le client intercepté a écouté le sergent Fortin lui expliquer qu’il recevrait chez lui, d’ici 6 mois, une lettre confirmant qu’il a été intercepté en compagnie d’une prostituée. L’opération Cyclope marche bien nous dit-on, car seulement 3 % des hommes identifiés récidivent. Notre client, ce soir-là , était dans la cinquantaine, et venait de Saint-Liboire. Le policier a laissé filer la jeune femme, une habituée du secteur, dont il connaissait le prénom. Brève conversation sur son niveau d’intoxication ce soir-là . Les policiers connaissent les filles, leur âge, leur passé, et échangent régulièrement quelques mots avec elles.
Depuis 2010, dans Hochelaga-Maisonneuve, le service de police a choisi de s’en prendre surtout aux clients, et moins aux femmes prostituées, ces dernières étant plutôt perçues comme des êtres vulnérables ayant besoin de soins et d’aide. Cette « opération-client » vise à faire diminuer la demande de services sexuels et à apaiser les habitants du quartier. Mais tous sont conscients qu’il faudrait aussi des services locaux pour aider les femmes prostituées et droguées à s’en sortir.
À votre avis, comment peut-on tenter de réduire l’exploitation sexuelle dans notre société? Que faire pour tenter d’enrayer la prostitution?
Hommage Ă Madeleine Parent
À l’occasion d’un hommage à Madeleine Parent (1918-2012) le 1er mai, j’ai été profondément touchée par les témoignages de ses amies, de ses voisines qui ont raconté, simplement, à travers une série d’anecdotes, à quel point elle était engagée dans toutes les causes, et surtout les moins populaires. Le parcours de cette militante hors du commun nous force à un examen de conscience quant à nos valeurs et à celles de notre société.
Madeleine Parent est décédée à l’âge de 93 ans, au terme d’une longue vie au service des autres. À l’occasion de la fête internationale des travailleuses et des travailleurs, la fondation Aubin – mise sur pied à la mémoire du militant et historien de gauche Stanley Ryerson – a rassemblé des proches de cette pionnière du syndicalisme et des luttes féministes. La soirée fut émouvante.
Une amie de la première heure racontait que, pendant une des grèves du textile dans les années 40, Madeleine Parent, alors mariée, l’avait hébergée plusieurs mois, car cette ouvrière était sans le sou. L’organisatrice syndicale avait cette habitude d’ouvrir son logis, de fournir une chambre à ceux qui en avaient besoin. Toute sa vie, Madeleine Parent a été beaucoup trop occupée pour avoir des enfants, m’a-t-on dit en riant.
Sujata Dey, une autre de ses protégées, est venue dire à quel point Madeleine Parent a dénoncé, bien avant tout le monde, les difficultés auxquelles les immigrantes étaient confrontées, celles-ci allant même jusqu’au racisme. Elle était toujours du côté des femmes les plus vulnérables : les canadiennes-françaises exploitées dans les usines de textiles, puis les immigrantes et les peuples autochtones. Une femme tenace, qui ne s’est jamais laissé « acheter », c’est-à -dire n’a jamais accepté un poste prestigieux pour ne pas perdre son droit de parole, son droit à l’indignation ou mettre de côté ses principes.
Cynthia Kelly, d’abord voisine, puis amie de Mme Parent à Montréal, a raconté avec émotion comment elle était tombée sous le charme de ce petit bout de femme, si vaillante. Dans les années 80, à une époque où l’avortement n’était ni libre, ni gratuit, Madeleine Parent organisait l’hébergement de femmes des maritimes qui venaient se faire avorter à Montréal. Elle demandait à sa voisine Cynthia Kelly d’en recevoir, tout en prodiguant chaque fois ses conseils sur ce qu’il fallait leur dire. La situation s’est avérée particulièrement délicate quand une jeune fille de 14 ans, victime d’inceste, s’est retrouvée chez Mme Kelly. Ce dont elle a besoin, avait dit Madeleine Parent, c’est d’affection et d’attention. Cynthia Kelly s’est toujours demandé comment il se faisait que des travailleuses sociales de l’Île-du-Prince-Édouard aient en poche le numéro de téléphone de Madeleine Parent. Cela montrait en fait l’étendue de son réseau.
Tous se rappelaient le leitmotiv de Madeleine Parent : elle répétait à son entourage jour après jour de ne pas oublier de participer à telle ou telle manifestation. Elle-même en manquait rarement une. Cet intérêt pour la condition des gens autour d’elle, Mme Parent l’a toujours gardé. Dans ses vieux jours, elle parcourait la ville en transport en commun avec sa grande amie Léa Roback, et les deux femmes nouaient des conversations partout avec de parfaites inconnues. Une façon originale de rester en contact avec la société dans sa vieillesse!
Je suis honorée d’avoir participé à cet événement en hommage à cette grande féministe, une femme audacieuse et inspirante, qui a consacré sa vie à la reconnaissance des droits des femmes et à la transformation de notre société. Inspirons-nous de son parcours, ancré dans les valeurs d’équité et d’égalité, en cette époque dominée par l’individualisme…
Les congés de paternité
Je fais partie d’une génération qui n’a pas connu les congés de paternité. Mon conjoint a pris quelques jours de vacances lors de l’arrivée de nos enfants, je ne me rappelle même pas avoir eu une conversation digne de ce nom sur cette question à l’époque.
Inutile de vous dire que je suis donc frappée par l’effet des politiques publiques sur le comportement des hommes et des femmes en cette matière. Depuis 2006 au Québec, les pères ont droit à un congé de 5 semaines, qui leur est exclusivement réservé, après la naissance ou l’adoption. Ce congé, indemnisé sur la base des revenus du père, ne peut être transféré à la mère. Résultat : entre 2006 et 2010, la participation des pères québécois au congé parental est passée de 48 % à 76 %, selon l’auteure Diane-Gabrielle Tremblay dans la 3e édition de son livre très fouillé intitulé : conciliation emploi-famille et temps sociaux.
Tout n’est pas gagné pour autant, car selon des données récentes, 67 % des pères retournent au travail moins d’un mois après la naissance ou l’adoption alors que c’est le cas de 2 % des femmes.
Cette idée du congé réservé au père nous vient des pays scandinaves. En Suède, en plus de 10 jours de congé à la naissance, le père a droit à 60 jours ouvrables auprès de son poupon, non transférables. Et cela se voit! Je n’ai jamais vu autant de pères seuls poussant des landaus dans les rues de Stockholm. En Norvège, l’État est encore plus généreux : 10 semaines pour le père. La palme revient à l’Islande qui propose un congé parental de 9 mois, dont le tiers est réservé au père, le tiers à la mère et le reste réparti entre les deux. Les études montrent que ce type de congé à une influence déterminante sur la présence des hommes auprès des très jeunes enfants.
Diane-Gabrielle Tremblay rapportait dans un exposé, récemment, qu’il était encore rare que les pères québécois prennent seuls ce congé de paternité, c’est-à -dire sans que leur femme soit elle aussi à la maison. Ça leur permet de passer du temps en couple et de se partager les tâches. On peut comprendre le bonheur d’être tous ensemble dans ces moments précieux. Ce qui est difficilement mesurable toutefois, c’est la façon dont les tâches sont réparties dans les premiers mois. Pourquoi est-ce important? Parce que plus les pères apprennent tôt à prendre soin des enfants, plus les chances augmentent d’avoir, plus tard, un partage équitable des devoirs parentaux au sein du couple.
Le modèle québécois est-il efficace? Oui, selon la chercheure, puisque le nombre de familles biactives (les deux parents qui travaillent) est passé du tiers aux deux tiers des familles. Enfin, il semble qu’en Suède, certains employeurs jugent que le congé réservé au père leur permet de développer de nouvelles compétences. Difficile de ne pas voir l’ironie de la situation : les compétences nécessaires aux mères depuis des millénaires sont enfin reconnues sur le marché du travail, maintenant que les pères les acquièrent!
« The Richer Sex » : Les femmes deviendront-elles les pourvoyeurs?
En ce moment, un livre provocant fait beaucoup de bruit aux États-Unis et au Canada. Intitulé « The Richer Sex » (le sexe le plus riche), le livre bien documenté de la journaliste américaine Liza Mundy décrit la révolution dans les rapports entre les sexes qui est en train de se produire au sein des couples américains. Ce livre m’a fait réfléchir aux défis qui nous attendent, nous les femmes, dans ce monde en plein bouleversement. Selon Mundy, près de 40 % des Américaines mariées, sur le marché du travail, gagnent davantage que leur conjoint, ce qui serait en train de changer radicalement les rapports hommes-femmes. Il s’agit d’une recherche journalistique, c’est-à -dire que l’auteure interroge des dizaines de femmes, afin de recueillir leurs impressions. Mais il ne s’agit pas d’un sondage scientifique, ou d’une recherche universitaire.
La thèse est la suivante : les femmes sont en voie de devenir les pourvoyeurs des familles américaines notamment parce que la mondialisation de l’économie a fait disparaître les emplois rémunérateurs des hommes dans le secteur manufacturier. Aussi, et c’est le même phénomène qu’ici, parce que les jeunes filles sont plus nombreuses que les jeunes hommes à fréquenter l’université (57,9 % de filles dans les universités québécoises). Aux États-Unis, les jeunes travailleuses de 25 à 34 ans font maintenant 91 % du salaire de leurs collègues masculins. Tout un rattrapage!
Ce qui est fascinant, c’est la réaction des hommes et des femmes à ces changements de rôle dans le couple. Il y a de tout : des femmes pourvoyeurs et des hommes à la maison qui vivent très bien ce nouveau partage des tâches, mais qui subissent la pression négative de leur milieu; d’autres qui, au contraire, n’éprouvent plus d’admiration et\ou d’attirance pour leur partenaire parce qu’il gagne moins bien sa vie; des femmes travaillant de longues heures qui sont jalouses du temps que leur mari passe avec les enfants; d’autres encore qui estiment que leur conjoint a perdu sa « masculinité ». Les ajustements sont à ce point importants que des couples éclatent. Dans une société matérialiste où beaucoup se définissent par l’argent qu’ils font, pas étonnant que ce bouleversement des rôles traditionnels touche les couples dans leur intimité.
Ce livre ne fait pas l’unanimité. Janet Bagnall dans The Gazette, affirme que les femmes deviennent le principal gagne-pain familial par défaut, parce que les hommes ont davantage souffert de la crise économique. Ça ne veut pas dire qu’elles sont forcément plus riches et plus à l’aise.
Au Canada, cette tendance ne semble pas aussi forte que chez nos voisins. Selon les estimations, entre le quart et le tiers des Canadiennes sont le seul ou le principal gagne-pain familial. Il ne faut pas oublier non plus que ce ne sont pas toutes les femmes qui vont à l’université, loin de là , et que pour celles qui décrochent, les petits salaires sont au rendez-vous.
Mais c’est indéniable, un pan important de la réalité est aussi en train de changer ici : 37 % des jeunes Québécoises de 25 à 34 ans ont un diplôme universitaire, comparativement à 27 % des jeunes hommes. Mais elles choisissent encore souvent des domaines d’études traditionnellement féminins, moins bien rémunérés. Comment cette génération va-t-elle transformer les rapports entre les sexes?
À suivre…
La prostitution : un plan de carrière?
La question se veut provocatrice, car je suis toujours un peu sidérée quand mon interlocuteur est convaincu que la prostitution est un choix individuel que les femmes font, en toute connaissance de cause, et que cela ne regarde qu’elles et les clients qui achètent leurs services. Après tout, ce sont deux adultes consentants.
Soyons clairs : oui, il y a une minorité de femmes prostituées qui ne s’en tirent pas trop mal, qui ne sont pas sous l’emprise d’un proxénète, qui ne dépensent pas leurs revenus en drogue pour oublier qu’elles vendent leur corps. On n’a pas de chiffres précis, mais elles existent. Elles sont bien organisées. Elles se sont baptisées les travailleuses du sexe et elles occupent l’avant-scène dans les médias.
Mais est-ce vraiment la norme? Non. Celles qu’on ne voit pas, qui ne parlent pas, qui sont dans les salons de massage, dans les bars de danse-contact, dans les agences d’escortes, et sur la rue, bref, la majorité silencieuse des prostituées mène une existence que l’on préfère ne pas imaginer. Elles sont souvent sous l’emprise de gangs de rue qui les violentent et leur extorquent ce qu’elles gagnent en vendant leur corps. Souvent, elles ont un passé marqué par des abus de toutes sortes, ce qui les rend plus vulnérables à l’exploitation. Et on a beau dire qu’elles sont adultes et vaccinées, bien des femmes ont commencé à se prostituer alors qu’elles étaient mineures. Non, ce n’est pas un plan de carrière, et personne ne voudrait que sa fille ou sa petite-fille gagne sa vie ainsi.
Ouvrons-nous donc les yeux! Oui, il faut protéger ces femmes de la violence, mais la meilleure façon de les protéger est de leur proposer une alternative à la prostitution, pas de leur dire d’aller s’entasser dans des bordels pour être encore plus accessibles pour les clients, et encore plus faciles à contrôler par les proxénètes. Le jugement de la Cour d’appel de l’Ontario qui a été rendu hier ne règle rien. Il ne fait que montrer que le code criminel, tel qui est écrit, et surtout tel qu’il est appliqué, ne peut pas régler un tel problème d’exploitation et de misère humaine.
Car la rue est très dangereuse pour les prostituées, mais les bordels, ou les chambres d’hôtel aussi. Il ne faut que quelques secondes pour attaquer une femme et les agresseurs comptent sur le fait que la prostituée ne les dénoncera pas, car elle a peur de se retrouver elle-même derrière les barreaux.
Il n’y a pas de solution facile. Mais il faut que les ressources policières servent à arrêter les proxénètes, et non pas les femmes prostituées. Et il faut offrir à ces femmes des services sociaux adaptés à leur réalité afin de les extirper de ce milieu quand elles se rendent compte qu’elles n’en peuvent plus et qu’elles s’enfoncent.
Cerveau rose, cerveau bleu
Combien de fois avons-nous dit, mesdames, que les hommes ne peuvent faire qu’une tâche à la fois alors que nous sommes multitâches, femmes-orchestre? Moi en tout cas, pas mal souvent! À force de répéter un tel lieu commun, on finit par croire qu’on est né comme cela, que c’est la nature, et qu’il n’y a rien à y faire.
Or, un excellent article dans la revue Sciences et Avenir déboulonne de façon convaincante ce qu’on appelle le neurosexisme, c’est-à -dire cette idée qu’une partie des différences hommes-femmes pourrait être due carrément à des caractéristiques propres à leurs cerveaux respectifs (Elena Sender, « Pour en finir avec le neurosexisme », Sciences et Avenir, février 2012, p. 44).
Il faut dire qu’à ce chapitre, la science progresse. En 1982, deux anatomistes avaient conclu, après avoir disséqué 20 cerveaux, que le corps calleux (fibres nerveuses reliant les deux hémisphères) était plus épais chez les femmes que chez les hommes, d’où l’idée qu’elles seraient plus à même de faire plusieurs tâches à la fois. Or, cette conclusion a été contestée par des scientifiques dès 2000 et en 2010, on apprenait que le cerveau, d’un homme ou d’une femme, peut traiter deux tâches à la fois, maximum, une dans chaque lobe frontal.
Ce n’est qu’un exemple, mais qui montre Ă quel point les tenants de l’innĂ© — c’est-Ă -dire des diffĂ©rences biologiques entre les sexes — sont en train de perdre du terrain dans les laboratoires par rapport aux partisans de l’acquis, c’est-Ă -dire, du conditionnement social qui fait que hommes et femmes ont des comportements diffĂ©rents.
À mon avis, c’est une bonne nouvelle, car il n’y a rien de pire que de se faire dire : on sait bien, les femmes ont moins d’ambition, elles sont incapables de se vendre, elles sont trop douces pour réussir en affaires. Ou alors, les autres clichés : les femmes sont intuitives, elles sont naturellement fidèles à leur conjoint, naturellement maternelles. Non, il s’agit de conditionnement, dès la petite enfance, parce qu’on élève distinctement les filles et les garçons, sans toujours s’en rendre compte. On leur parle différemment et la société continue à renforcer les stéréotypes et les rôles traditionnels de l’un et l’autre. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut donc changer les choses, la mauvaise, c’est que c’est extrêmement difficile, car ces conditionnements se font souvent inconsciemment. Qu’en pensez-vous?